Les litiges visant la responsabilité de l’expert-comptable se multiplient : redressements fiscaux, URSSAF, pertes de chance, contentieux prud’homaux… Derrière chaque dossier, on retrouve la même question, côté client comme côté cabinet : dans quels cas l’expert-comptable est-il réellement responsable, et jusqu’où ?

Comment la responsabilité de l’expert-comptable est-elle encadrée par la loi ?

La responsabilité de l’expert-comptable repose d’abord sur un socle légal et déontologique très structuré :

  • Ordonnance n°45-2138 du 19 septembre 1945 : elle institue l’Ordre des experts-comptables, crée la profession réglementée et définit ses missions et son encadrement.
  • Décret n°2012-432 du 30 mars 2012 : il précise les conditions d’exercice, l’obligation d’assurance, le contrôle de qualité et renvoie au code de déontologie.
  • Code de déontologie et règlement intérieur de l’Ordre : ils structurent les devoirs d’indépendance, de compétence, de secret professionnel, ainsi que le devoir d’information et de conseil envers le client.

Sur le plan juridique, la relation entre le client et l’expert-comptable repose sur :

  • une lettre de mission qui formalise un contrat (honoraires, périmètre, responsabilités respectives) ;
  • une responsabilité contractuelle pour faute prouvée : il faut démontrer un manquement aux obligations définies par la loi, les textes professionnels et la mission.

Autrement dit :
l’expert-comptable n’est pas responsable de « tout ce qui va mal » dans l’entreprise, mais de ce qui relève de sa mission et de ses obligations professionnelles, lorsqu’une faute caractérisée peut être démontrée.

Dans quelles situations la responsabilité civile de l’expert-comptable est-elle engagée ?

Pour mettre en jeu la responsabilité civile professionnelle d’un expert-comptable, trois conditions cumulatives doivent être réunies :

  1. Une faute
    • erreur comptable ou fiscale manifeste ;
    • négligence (retard, omission) ;
    • manquement au devoir de conseil (absence d’alerte, défaut d’explication des conséquences fiscales, sociales, juridiques).
  2. Un préjudice
    • redressement fiscal (impôts, pénalités, intérêts) ;
    • condamnation prud’homale majorée ;
    • perte de chance (par exemple, perte d’un avantage fiscal ou d’un régime de TVA plus favorable) ;
    • perte de marge ou de fonds de commerce lorsque des erreurs faussent durablement la situation de l’entreprise.
  3. Un lien de causalité direct
    • le client doit prouver que sans la faute de l’expert-comptable, le préjudice n’aurait pas eu lieu (ou aurait été significativement réduit).

Les juridictions rappellent régulièrement que la preuve appartient au demandeur :
il ne suffit pas qu’il y ait un redressement ou une perte financière ; il faut démontrer que l’erreur vient du professionnel et non de décisions du dirigeant, d’un défaut de transmission d’informations ou d’un choix de gestion assumé.

L’expert-comptable est-il soumis à une obligation de moyens ou de résultat ?

La profession relève clairement d’une obligation de moyens :

  • l’expert-comptable doit mettre en œuvre toutes les diligences normales d’un professionnel compétent et à jour de ses connaissances ;
  • il doit appliquer les normes professionnelles, contrôler par sondages, vérifier les cohérences, documenter ses travaux et informer son client des risques identifiés.

Les tribunaux rappellent que :

  • il n’a pas d’obligation de garantir l’absence de tout redressement fiscal ou social ;
  • ce qui est sanctionné, ce n’est pas « le redressement en soi », mais le défaut de vigilance, d’information ou de conseil qui a privé le client de la possibilité d’éviter ou de limiter ce redressement.

Conséquence pratique :
un client ne peut pas se contenter de dire « j’ai été redressé, donc l’expert est en faute ». Il doit démontrer une négligence précise, par exemple :

  • un régime de TVA manifestement inadapté ;
  • une exonération ignorée alors qu’elle était clairement applicable ;
  • des anomalies détectées mais non signalées.

Quelles responsabilités l’expert-comptable encourt-il : civile, pénale, disciplinaire ?

On peut synthétiser les différents régimes de responsabilité dans le tableau suivant :

Type de responsabilité Fondement juridique principal Qui peut agir ? Exemples typiques Sanctions possibles
Civile contractuelle Contrat, ordonnance 1945, décret 2012-432, code civil Client (entreprise, dirigeant) Erreur dans les déclarations fiscales, manquement au devoir de conseil Dommages-intérêts, prise en charge partielle des pénalités ou pertes de marge
Civile délictuelle Articles 1240 et s. du code civil Tiers (banque, fournisseur, repreneur, associé) Comptes inexacts ayant trompé un investisseur ou un repreneur Dommages-intérêts pour faute vis-à-vis de tiers
Pénale Code pénal, CGI, code monétaire et financier Ministère public, administration, parfois partie civile Complicité de fraude fiscale, faux et usage de faux, abus de confiance, violation du secret professionnel Amende, emprisonnement, interdictions professionnelles, casier judiciaire
Disciplinaire Ordonnance 1945, décret 2012-432, règlement intérieur, code de déontologie Ordre des experts-comptables, clients, confrères, administration Manquement grave à la déontologie, conflit d’intérêts, non-respect des normes professionnelles Avertissement, blâme, interdiction temporaire, radiation du tableau

En pratique, un même dossier peut cumuler :

  • une procédure disciplinaire devant l’Ordre (dimension déontologique) ;
  • une action civile pour indemnisation du client ;
  • et, dans les cas les plus graves, une poursuite pénale, par exemple en cas de fraude organisée ou de faux.

Quelles erreurs professionnelles exposent le plus l’expert-comptable à un contentieux ?

Certaines fautes reviennent très régulièrement dans les décisions de justice. On peut les classer par familles.

  1. Erreurs comptables et fiscales récurrentes
  • mauvaise évaluation de l’actif ou du passif (provisions, créances douteuses, immobilisations) ;
  • omissions de charges ou de produits entraînant des comptes trompeurs ;
  • défaillances dans la tenue de la TVA (TVA récupérable non déclarée, TVA facturée à tort sur des prestations exonérées, etc.).

Un arrêt du 19 juin 2024 (pourvoi n°22-19.532) illustre bien les enjeux : l’expert-comptable avait laissé son client facturer de la TVA sur des prestations exonérées, ce qui avait dégradé la marge commerciale. La Cour de cassation confirme la condamnation de l’expert pour manquement au devoir de conseil, mais précise que le préjudice indemnisable correspond à la perte de résultat d’exploitation, pas au montant brut de la TVA facturée à tort.

  1. Manquements au devoir de conseil
  • absence d’explication sur les conséquences fiscales d’une opération (choix de structure, rémunération/dividendes, cession, transmission, pacte Dutreil, etc.) ;
  • manque d’alerte sur les risques liés à la politique de rémunération ou à la gestion sociale (heures supplémentaires, forfaits jours, ruptures de contrat) ;
  • absence de proposition ou de signalement de dispositifs fiscaux avantageux pourtant adaptés à la situation du client.

Les juridictions qualifient souvent le préjudice lié à ces manquements de perte de chance : l’entreprise a perdu la possibilité d’opter pour un régime plus favorable ou d’éviter une situation risquée.

  1. Erreurs graves dans un contexte de difficultés ou d’opérations stratégiques
  • erreurs d’appréciation de l’insuffisance d’actif dans les procédures collectives (qui peuvent influencer la date de cessation des paiements ou la responsabilité du dirigeant) ;
  • situations comptables erronées remises à un repreneur ou à une banque, entraînant la perte d’un fonds de commerce, un refus de financement ou une valorisation biaisée ;
  • absence de réaction face à des comportements manifestement risqués du client (non-déclaration de revenus, montages artificiels, dissimulation d’employés).

On peut synthétiser ces risques dans un tableau :

Famille d’erreur Description Conséquences typiques Responsabilités en jeu
Erreurs comptables Comptes inexacts, évaluation erronée de l’actif/passif, provisions non constituées Redressement, refus de financement, perte de confiance des tiers Civile contractuelle, délictuelle, disciplinaire
Erreurs fiscales Mauvais taux de TVA, régime inadapté, non-déclaration ou retard, mauvaise application d’exonérations Pénalités, intérêts de retard, perte de marge, risque pénal en cas de fraude Civile, pénale, disciplinaire
Défaut de conseil Absence d’alerte, d’explication des risques, défaut d’information sur un régime optionnel Perte de chance d’optimisation, redressements, litiges sociaux Civile contractuelle, disciplinaire
Erreurs en période de crise Mauvaise analyse de l’insuffisance d’actif, dossiers de cession ou de procédure collective mal préparés Aggravation des difficultés, mise en cause du dirigeant, perte du fonds de commerce Civile, parfois disciplinaire, exceptionnellement pénale

Jusqu’où va, en pratique, le devoir de conseil de l’expert-comptable ?

Le devoir de conseil est le cœur des contentieux récents. Les décisions de 2024 apportent des précisions importantes.

L’arrêt du 14 février 2024 : pas d’obligation générale d’alerter sur tous les risques

Dans un arrêt du 14 février 2024 (n°22-13.899), la Cour de cassation juge que la mission de conseil de l’expert-comptable ne comprend pas systématiquement l’obligation d’alerter le client sur l’importance de ses impayés ou encours clients, lorsque ce risque n’entre pas dans le périmètre de la mission telle qu’elle a été définie.

Message clé :
le devoir de conseil est large mais pas illimité. Il se mesure :

  • à l’objet précis de la mission (tenue, révision, établissement des comptes, reporting, accompagnement stratégique, etc.) ;
  • à la spécialisation annoncée par le cabinet ;
  • aux informations effectivement détenues par l’expert-comptable.

L’arrêt du 19 juin 2024 : devoir de conseil et TVA facturée à tort

Le 19 juin 2024 (pourvoi n°22-19.532), la Cour de cassation confirme la condamnation d’un expert-comptable qui avait laissé son client facturer de la TVA sur des prestations exonérées. Elle valide :

  • l’existence d’un manquement au devoir de conseil fiscal ;
  • l’indemnisation du client sur la base de la perte de résultat d’exploitation, et non d’un remboursement intégral de la TVA facturée à tort.

Cette décision illustre une tendance :
la Cour renforce l’exigence de conseil, tout en gardant un calcul rigoureux et proportionné du préjudice.

Comment l’assurance responsabilité civile professionnelle protège-t-elle l’expert-comptable (et son client) ?

La profession est soumise à une obligation d’assurance RCP (responsabilité civile professionnelle) :

  • l’article 138 du décret n°2012-432 impose un minimum de 500 000 € par sinistre et 1 000 000 € par année d’assurance et par assuré.
  • ces montants peuvent être augmentés contractuellement, ce qui est fréquent pour des cabinets exposés (gros dossiers, secteur réglementé).

Concrètement, l’assurance :

  • prend en charge l’indemnisation due au client en cas de faute non intentionnelle (erreur, omission, négligence) ;
  • couvre les frais de défense (avocats, experts, procédures) ;
  • ne couvre pas les infractions pénales volontaires (fraude, complicité de fraude).

Prescription et « délai butoir » de 20 ans

L’action en responsabilité contre un expert-comptable obéit à deux mécanismes :

  1. Prescription de droit commun (5 ans) :
    elle court, en principe, à compter du jour où le client a connu ou aurait dû connaître la faute et le dommage (article 2224 du code civil, repris par la jurisprudence en matière d’expertise comptable).
  2. Délai butoir de 20 ans (article 2232 du code civil) :
    même si le dommage est découvert très tard, l’action ne peut pas être engagée plus de 20 ans après le fait générateur.

    • la cour d’appel d’Orléans (12 décembre 2023) a appliqué ce délai en déclarant prescrites les demandes antérieures à 1998, dans un litige portant sur plus de 20 ans d’activité suivie par un même expert-comptable ;
    • la Cour de cassation, dans un arrêt de formation de section du 17 septembre 2025 (n°24-12.392), confirme que ce délai butoir de 20 ans court à compter du fait générateur du dommage et qu’il ne porte pas une atteinte disproportionnée au droit d’accès au juge (article 6 §1 CEDH).

Pour les cabinets comme pour les clients, cela signifie que :

  • les risques de très « vieux dossiers » sont désormais strictement bornés ;
  • mais les erreurs structurelles (par exemple, absence d’affiliation à une caisse de retraite, choix de régime fiscal durablement inadapté) restent engageantes sur de longues périodes, dans la limite de ces 20 ans.

Qui est responsable vis-à-vis de l’administration : l’expert-comptable ou le dirigeant ?

Point fondamental : l’administration fiscale, l’Urssaf ou les organismes sociaux sanctionnent toujours l’entreprise ou le professionnel, pas le cabinet d’expertise comptable directement.

  • L’expert-comptable n’est jamais le redevable légal des impôts, cotisations ou pénalités.
  • Le dirigeant reste garant de la comptabilité et des déclarations déposées au nom de son entreprise.

En pratique :

  • l’entreprise paie d’abord le redressement ;
  • puis elle peut, si elle estime que l’erreur provient de son expert, engager une action en responsabilité civile (dans le délai de prescription) pour obtenir la prise en charge d’une partie du préjudice.

Les recours à disposition du client :

  • demande écrite d’explications et de prise de position du cabinet ;
  • saisine de l’Ordre pour manquement déontologique ;
  • action en responsabilité civile devant le tribunal judiciaire ;
  • recours à la médiation (médiateur de l’Ordre, conciliateur de justice) pour rechercher un accord amiable.

Quelles grandes tendances se dégagent de la jurisprudence récente ?

Plusieurs mouvements se dessinent depuis quelques années.

  1. Un devoir de conseil renforcé mais encadré
  • La Cour de cassation rappelle régulièrement que l’expert doit alerter sur les anomalies fiscales constatées lors de l’établissement des comptes, et informer sur les actes à accomplir pour se conformer à la réglementation.
  • Mais l’arrêt du 14 février 2024 marque une limite importante : l’expert n’a pas à anticiper tous les risques de gestion dès lors qu’ils ne sont pas directement liés à la mission confiée.
  1. Des décisions plus fines sur l’évaluation du préjudice

Les arrêts récents sur la TVA facturée à tort montrent que :

  • le préjudice n’est plus considéré de manière brute (montant du redressement ou de la TVA) ;
  • il est recalculé comme perte de marge, perte de chance ou perte de résultat d’exploitation, ce qui réduit parfois considérablement l’indemnisation due par le professionnel.
  1. Un encadrement clarifié des délais pour agir

L’articulation 5 ans + délai butoir de 20 ans est désormais clairement admise et appliquée à la responsabilité des experts-comptables, avec la décision du 17 septembre 2025.

Pour les cabinets, cela renforce la nécessité de :

  • conserver une documentation de mission solide (lettres de mission, comptes rendus, alertes écrites) ;
  • tracer les conseils donnés et les arbitrages retenus par le client.
  1. Un contexte fiscal et contentieux plus exigeant

Les décisions récentes des juridictions administratives rappellent la rigueur du cadre applicable aux professionnels, notamment en matière de déductibilité des charges, amortissements et rehaussements de BIC. La cour administrative d’appel de Paris, par exemple, a confirmé en octobre 2025 des redressements fondés sur l’absence de preuves suffisantes du lien entre certaines dépenses et l’intérêt de l’entreprise, ainsi que sur la conformité des taux d’amortissement retenus par l’administration.

Pour l’expert-comptable, cela renforce :

  • l’importance de documenter les arbitrages fiscaux ;
  • la nécessité de mettre en garde le client lorsqu’il veut « forcer » certaines déductions sans justificatifs sérieux.

FAQ : quelles questions les dirigeants se posent-ils sur la responsabilité de l’expert-comptable ?

L’expert-comptable est-il responsable de tous les redressements fiscaux ou URSSAF ?

Non. Un redressement ne suffit pas à engager sa responsabilité. Il faut démontrer :

  • une faute (erreur, omission, conseil manifestement inadapté) ;
  • un préjudice ;
  • un lien de causalité direct.

Si le redressement provient d’informations incomplètes ou inexactes fournies par le client, la responsabilité du cabinet n’est en principe pas engagée.

Peut-on attaquer un expert-comptable des années après la fin de la relation ?

Oui, mais dans des limites strictes :

  • 5 ans à compter du moment où vous avez découvert (ou auriez dû découvrir) la faute et le préjudice ;
  • dans tous les cas, jamais au-delà de 20 ans après le fait générateur (délai butoir de l’article 2232 du code civil).

L’expert-comptable peut-il être condamné pénalement pour fraude fiscale ?

Oui, mais uniquement en cas de comportement intentionnel (complicité de fraude, faux, dissimulation active).

La simple erreur ou négligence relève de la responsabilité civile et disciplinaire, pas du pénal.

L’assurance RCP de l’expert-comptable me protège-t-elle en tant que client ?

Indirectement, oui :

  • c’est toujours l’entreprise qui est redressée et paie d’abord ;
  • mais si la faute de l’expert est reconnue, son assurance RCP finance les dommages-intérêts qui vous sont dus (dans les limites de garantie de 500 000 € par sinistre et 1 000 000 € par an au minimum).

Que faire en pratique si je pense que mon expert-comptable a commis une erreur ?

Approche recommandée :

  1. Demander un écrit détaillé à votre expert-comptable (explications, analyse, position).
  2. En cas de désaccord persistant :
    • saisir éventuellement l’Ordre des experts-comptables ;
    • consulter un avocat pour évaluer l’opportunité d’une action en responsabilité (et le montant de préjudice réellement indemnisable).

L’expert-comptable doit-il m’alerter sur tous les risques de gestion (trésorerie, impayés, stratégie) ?

Non. La jurisprudence de 2024 confirme que son devoir de conseil est large mais circonscrit par la mission acceptée. Par exemple, il n’est pas automatiquement tenu d’alerter sur le niveau d’impayés si sa mission ne porte pas sur l’analyse du risque client, même s’il manipule les données comptables.

En revanche, s’il accepte une mission de pilotage, de reporting ou d’accompagnement stratégique, son devoir d’alerte s’élargit.

Vous souhaitez cultiver votre réussite ?

Recevez les invitations du club Fidaquitaine, nos actualités, conseils et témoignages pour entrepreneurs avec notre newsletter :)

Je m'abonne !